Interview Henry Jenkins : 1ère partie


Le Vent Tourne : Comment définiriez-vous la forme particulière du transmédia qu'est « l'activisme transmédia » ?

Henry Jenkins : «Transmédia» est un terme décrivant des activités qui s’articulent au travers de multiples réseaux/médias. Ainsi, une histoire transmédia (ou transmedia storytelling) est celle qui est racontée à travers de multiples plateformes, chacune apportant une contribution originale à la compréhension de l'ensemble. Si vous diffusez simplement une série télévisée sur le web, ce n'est pas du transmédia, mais si vous utilisez le web (ou des bandes dessinées ou des performances en live) pour ajouter de nouvelles données à la compréhension de l'histoire, alors vous racontez une histoire transmédia. L'activisme transmédia serait donc l’engagement à promouvoir le changement social à travers la création et le partage d’informations sur de multiples plateformes.

À l'heure actuelle, il existe deux principaux modèles dans l'activisme transmédia. Le premier pourrait être vu comme une extension du paradigme de longue date de l'éducation par le divertissement. Dans ses formes classiques, des groupes d’activistes - par exemple, les personnes concernées par un problème de santé publique ou mentale - cherchent à insérer leur message dans un film ou une émission de télévision. Dr House pourrait par exemple réaliser un épisode sur le cancer du sein, avec l'espoir que ce procédé sensibilise davantage le public. Le divertissement a toujours mis l'accent sur l'encodage - messages insérés dans des récits - plutôt que sur le décodage - réfléchir sur ce que les fans et les téléspectateurs font de ces messages. Des exemples plus récents, comme Conspiracy for Good ou World Without Oil, cherchent à dramatiser les enjeux stratégiques actuels en les intégrant dans des expériences transmédia, comme les jeux en réalité alternée (ARG). Ces approches partent d'une conception plus active du spectateur, désormais perçu comme une personne qui cherche et partage des informations au sein de sa communauté, prête à participer à de grands projets suite à cette expérience médiatique.  

Un deuxième modèle peut être décrit comme l'activisme des fans. Ici, les organisations sociales utilisent la capacité de fabrication de mythes des franchises transmédia pour trouver des images et des récits qu'elles peuvent utiliser pour motiver un changement social et politique. Par exemple, les militants dans les Territoires Occupés ont adopté la personnalité des Na'vi d'Avatar pour créer des vidéos qui pourraient permettre à leur critique de l'occupation israélienne d'atteindre de nouveaux publics. La Image Better Foundation a par exemple exploité la publicité autour de Hunger Games afin d'amasser des fonds pour Oxfam. Occupy Wall Street a utilisé les masques « Fawlkes Guy » associés à V pour Vendetta pour créer une identité autour de leur protestation. Dans chacun de ces cas, des fans ou des militants ont détourné des franchises transmédia à leurs propres fins, souvent sans l'autorisation des détenteurs des droits, mais en s'appuyant sur les potentiels mythiques de l'histoire originale.

LVT : Votre théorie sur le transmédia est basée sur l'étude de l'importance des fans dans les industries culturelles. Comment l'activisme transmédia peut-il se réapproprier cette culture de fans ?

Henry Jenkins : Les fans ont, en un sens, toujours été des activistes. Considérons, par exemple, les fans qui se mobilisent pour tenter de faire pression sur une chaîne télé afin de maintenir leur série préférée à l'antenne. Ils doivent identifier une cause, déterminer qui sont les principaux décisionnaires, développer des stratégies afin de sensibiliser le public et faire pression sur les décisionnaires, rallier des soutiens puis lancer la campagne. Quand ils agissent ainsi, ils font tout ce que tout autre activiste met en oeuvre pour promouvoir le changement social et politique, même si, jusqu'à présent, ils ne l'ont fait que dans le domaine culturel.

Imaginez qu'ils déploient ces mêmes tactiques pour se protéger d'une lettre de mise en demeure d'un propriétaire de biens ou pour lutter pour les droits d'auteur, comme cela a eu lieu pendant les débats sur SOPA aux États-Unis. Supposons qu'ils se rassemblent comme fans afin de protester contre la décision prise par les producteurs de supprimer les personnages multiraciaux de la version originale pour les remplacer par des blancs dans la version cinéma, comme cela s'est produit avec l’action de The Race Bending Movement qui a pris de l'ampleur autour de la franchise du film The Last Airbender. On pourrait alors imaginer que ce groupe qui avait pour mission que le monde "craigne un peu moins" forme alors une communauté qui discute activement de la façon dont les jeunes peuvent agir au sein de leur communauté, comme cela s'est produit avec les Nerdfighters, un groupe de YouTubers qui sont fans d'un auteur pour jeune adulte, Hank Green.

Il ne s'agit pas de se réapproprier la culture fan. De plus en plus de jeunes s'approprient et remixent des images de la culture populaire à des fins politiques car ces images sont au cœur de leur vie culturelle et des ressources qu'ils utilisent pour donner un sens à leurs expériences du monde réel.


Interview réalisée par Pierre Boisson pour Le Vent Tourne.
Traduits de l"anglais par Nadia Moussa et Olympe Levakis.
Lire la version intégrale en anglais de l'interview sur le "Training Blog" de Le Vent Tourne.