Interview Henry Jenkins : 2eme partie


LVT : Pensez-vous que l'implication des personnes peut être obtenue par la mobilisation pour une cause plus que par l'identification à une histoire ou à un univers narratif ?

H. Jenkins : Pour moi cela me semble un faux débat. Considérons le mouvement noir des droits civiques en Amérique dans les années 1950 et 1960. Ce mouvement doit beaucoup aux églises noires, une grande partie de la rhétorique a été façonnée par des histoires bibliques. Martin Luther King a parlé «d'aller au sommet de la montagne» ou «traverser la rivière du Jourdain» ou «voir la terre promise», et ces récits avaient du sens pour ses plus fervents partisans, parce que ces récits bibliques constituaient un langage commun qui leur permettaient de se comprendre. Il ne serait pas facile à ce moment-là de différencier leur lutte pour les droits civiques de leur engagement porté au nom d’une certaine tradition biblique. Ces deux choses sont indissociables.

Pour de nombreux fans militants, la même chose serait vraie. Ils se sentent investis dans les histoires parce que ces histoires sont des véhicules à travers lequel ils expriment leurs valeurs, leurs engagements, leurs espoirs et leurs rêves, leurs peurs et leurs inquiétudes. Grace à ces histoires, ils disposent d'un langage commun pour parler les uns aux autres des choses qui leur tiennent à cœur. Les Fans militants considèrent que leurs efforts pour changer le monde découlent logiquement de ces récits partagés. Ils utilisent ce langage commun pour expliquer pourquoi les autres fans devraient être préoccupés par ces questions ou quelles mesures ils doivent prendre pour parvenir à une société meilleure.

LVT : Comment l'activisme transmédia permet d'améliorer la participation des populations au changement social ? Quelles perspectives civiques l'activisme transmédia peut donner ?

H. Jenkins : Si l’on se penche sur les nouvelles générations, on peut voir que beaucoup de jeunes se sentent exclus de la sphère politique du fait de leur difficulté à comprendre le langage utilisé lors des débats. La sphère politique a tendance à être dominé par des idéologues et des partisans d'une part et des fanatiques de la politique d’autre part, et aucune de ces communautés ne semblent être très accueillante pour les non-initiés qui souhaiteraient comprendre et se positionner sur les grands enjeux de société. Les termes du débat politique ne prennent sens que si vous appartenez déjà à la sphère politique.

Les fans militants sont en train de développer  un nouveau langage pour parler de politique, un langage qui s’appuie sur l’engagement des personnes en tant que fans dans d’autres domaines que celui de la politique, un langage qui diffuse le débat politique à partir de communautés sociales préexistantes (comme les réseaux sociaux basées sur l’amitié ou le partage de centres d’intérêt). Ceci aboutit à ce que la participation politique devienne partie intégrante de notre vie de tous les jours, quelque chose que nous faisons avec d'autres personnes qui comptent pour nous, et ne se réduise plus au simple fait d’aller voter une fois tous les deux ou trois ans. C’est à ce titre que ce modèle de militantisme, basé sur l’engagement de fans, est particulièrement intéressant pour impliquer les nouvelles générations.


Propos recueillis par Pierre Boisson pour la Société Le Vent Tourne

Traduits de l"anglais par Nadia Moussa et Olympe Levakis