Interview Henry Jenkins : 3eme partie


Le Vent Tourne : La popularité récente de l'activisme transmédia peut être considérée comme une extension de la culture de participation. Pensez-vous que l'activisme transmédia est une alternative réaliste aux formes traditionnelles de mobilisation et d'engagement?

Henry Jenkins : Très souvent, des fans militants tissent des réseaux et collaborent avec d'autres groupes, y compris avec les organisations politiques traditionnelles, les ONG, les organismes à but non-lucratif, ou les groupes de pression qui ont l'habitude de travailler au sein du système politique ou de promouvoir des causes spécifiques. Les fans militants, à présent, cherchent à développer les capacités de ces groupes, en leur permettant de toucher une nouvelle audience plutôt que de faire bouger les lignes au sein de ces structures traditionnelles. Il y a aussi des exemples de groupes politiques qui, dès le début, ont cherché à développer au sein de leurs structures des formes d’organisation participatives. Ainsi, Invisible Children, l'organisation de défense des droits de l'homme qui a distribué Kony 2012, cherche depuis longtemps à impliquer les jeunes à travers des activités qui les poussent à s'investir pour certaines causes.

La vidéo elle-même a construit un modèle de changement politique qui a commencé au départ par des fans qui encourageaient leurs célébrités préférées à s'exprimer sur ces questions. Nous voyons de jeunes militants, par exemple le mouvement des droits des immigrants aux États-Unis, utiliser des images empruntées à la culture populaire pour formuler leurs questions (comme une stratégie rhétorique entre autres). Nous avons vu ces jeunes militants affirmer que Superman est un "étranger sans papiers" et utiliser son mythe pour dramatiser leurs propres luttes. Nous avons également vu un jeune sans-papiers fan d'Harry Potter créer une vidéo expliquant les restrictions de voyage qui l'empêchent d'assister à une rencontre de fans, comme un moyen pour mieux appréhender les contraintes des sans-papiers dans la vie de tous les jours. Je ne veux pas dire que ces approches sont une «alternative» à l'activisme traditionnel, elles sont plutôt une évolution vers d’autres mécanismes permettant aux groupes de mobiliser leurs soutiens et diffuser leurs messages. 

Le Vent Tourne : Quel intérêt trouvez-vous dans la gamification de nos comportements?

Henry Jenkins : J'associe la gamification beaucoup plus à des modèles basés sur l'éducation du divertissement qu'à l'activisme du fan. Pour être honnête, je ne suis pas un grand fan de la gamification, même si j'ai longtemps travaillé dans le secteur ludo-pédagogique. La gamification cherche à établir des récompenses, souvent de manière arbitraire (comme des points…) afin d'inciter certains comportements. C'est une technique basée sur une notion de motivation externe. Cela peut fonctionner, mais cette motivation entraîne rarement un changement. La plupart de nos écoles utilisent déjà des systèmes de points - on les appelle les notes - pour pousser les élèves à accomplir des choses qu’ils n'auraient pas fait autrement. Et nos augmentations salariales sont basées à peu près sur le même principe. La vraie puissance vient de la motivation intrinsèque - lorsque les gens font des choses parce qu'ils se soucient des objectifs ou des résultats à atteindre, parce que les causes qu’ils soutiennent ont un sens pour eux.

L'activisme du fan fonctionne beaucoup plus de cette façon : il permet aux gens de comprendre ces questions de manière différente en développant leur implication personnelle, en créant des liens entre ces causes et leur vie quotidienne. Un tel effort peut utiliser la ramification pour fixer des objectifs à court terme, mais ce genre de motivation externe n'est probablement pas assez fort pour soutenir la participation sur du long terme. Ainsi, par exemple, l'Alliance Harry Potter pourrait utiliser un « concours interne » (c'est à dire entre les différents groupes de fans qui s'identifient comme Griffondor ou Serdaigle) afin de les amener à passer un après-midi à faire passer le vote en faveur du mariage homosexuel. Mais ces mêmes mécanismes ne suffiront pas à maintenir leur soutien par le biais d'une campagne d’une durée d'un mois, tels que les efforts en cours du groupe pour obtenir de Warner Brothers qu’il fasse appel à des entreprises de commerce équitable pour leurs produits en chocolat.


Propos recueillis par

Pierre Boisson pour la Société Le Vent Tourne

Traduits de l"anglais par

Nadia Moussa et Olympe Levakis

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