interview Henry Jenkins : 4eme partie


Le Vent Tourne : Nous travaillons sur un programme transmédia appelé L@-KOLOK.com - qui comporte une web-série, un ARG, un jeu de société - afin de sensibiliser les jeunes aux grands enjeux de notre époque. Pensez-vous que les jeunes doivent être directement ciblés par les programmes transmédia ?

Henry Jenkins : De ce que j'ai vu, c'est plus pour moi un modèle d'éducation de divertissement. Vous avez construit une franchise qui contribue à attirer l'attention et à encourager la participation autour d'un ensemble de préoccupations sociales. Cela me semble être une chose tout à fait légitime et je l'évaluerai avec les mêmes critères que j'utilise pour examiner les stratégies de communication de tout autre organisme à but non lucratif. Est-ce que l'information communiquée est juste ? Est-ce que la campagne est efficace pour motiver la participation ? Est-ce que les gens sont autorisés à participer de manière constructive ? A quel point les mécanismes de jeu sont liés à ce que vous voulez que les gens  comprennent du monde ? Est-ce que Les gens font des choix éclairés lorsqu'ils participent ? Est-ce que la tactique fonctionne pour atteindre les objectifs qu'elle s'est fixés pour elle-même ?

Le problème est que ces modèles deviennent plus répandus, il y a beaucoup de gens qui les utilisent parce qu'ils semblent être la "nouvelle chose cool", parce que "c'est ce que les jeunes d'aujourd'hui aiment", et ils le font souvent sans vraiment comprendre comment et pourquoi de telles approches pourraient fonctionner. Cela peut entraîner un lien arbitraire entre le jeu et une cause, ce qui ne contribue guère à mobiliser ou à éduquer les fans. Au pire, ces projets peuvent devenir une distraction des préoccupations principales du groupe: ils peuvent coûter plus de temps, d'argent et d'efforts que ce qu'ils génèrent, ils peuvent détourner l'énergie des participants au détriment des activités qui pourraient être utiles et faire une différence. Donc, nous devons nous poser des questions difficiles, à chaque étape du processus de conception afin de s'assurer que l'approche du transmédia est celle qui a le plus de capacités à rassembler une population ciblée autour d'une cause particulière.

LVT : Comment voyez-vous l'avenir de l'activisme transmédia ? Pensez-vous qu'avec la culture de convergence les nouvelles formes de médias auront un impact réel sur la vie démocratique et citoyenne ?

H.J. : Les programmes ludo-pédagogiques comme l'activisme des fans ont un fort potentiel pour favoriser une plus grande sensibilisation du public et la participation civique. Ils se penchent sur certaines des limites de la politique comme d'habitude. Ils atteignent des classes sociales qui ne se concevaient pas comme des acteurs de la vie politiques .Ils construisent des compétences et des connaissances qui peuvent être utilisées à l'avenir pour un éventail beaucoup plus large de causes. Ils font decouvrir aux participants l’utilisation des nouveaux outils et des réseaux numériques a des fins civiques. Donc, oui, il y a du potentiel pour déclencher impact sur la vie politique. Mais, on ne peut rien prévoir. Lorsque ces approches fonctionnent, c'est parce qu'ils sont entre les mains des communautés et des leaders qui ont une connaissance approfondie de la culture participative, un attachement profond à leurs causes, et une appréciation sérieuse de la valeur des communautés avec lesquelles ils sont en interaction. Le risque est que ces mêmes approches peuvent être manipulatrices lorsqu'elles sont appliquées d'une manière plus cynique.

LVT : Voyez-vous un risque lié à l'activisme transmédia, dans la mesure où les programmes numériques peuvent avoir un impact sur la réalité?

H.J. : Encore une fois, on ne peut pas l’affirmer avec certitude. Il n'est pas mauvais en soi pour nous d'utiliser les médias numériques pour accroître les préoccupations sur le monde réel, pas plus que ce n'est mauvais d'utiliser des livres, des films, des émissions télévisées, des chansons, des pièces de théâtre  à ces fins. L'art a toujours joué un rôle politique et les médias peuvent être une excellente ressource pour accroître la sensibilisation du public. Pourtant, il y a aussi un risque que ces approches soient utilisées comme une forme de "propagande high tech". On pourrait facilement décrire Leni Reifenstahl, le propagandiste qui a contribué à renforcer le soutien pour Hitler, comme un militant transmédia. Hitler organisait des spectacles publics à grande échelle qui impliquaient de très nombreux participants du peuple. Ensuite, il utilisait ces représentations publiques comme matière première à la production de films (comme Le Triomphe de la Volonté) afin de les diffuser à l'échelle nationale avec distribution de différents documents imprimés. Le résultat aboutit à un système totalitaire. Il était difficile de sortir de la machine de  la propagande et de voir le monde clairement parce que le mythe nazi a été projeté de toutes parts. Bien sûr, ici, nous ne parlons pas simplement d'une stratégie médiatique dans la domination d’un Etat sur son peuple. Ces systèmes fonctionnaient en produisant la peur autant qu'en générant un soutien.

Donc, de la même manière que nous produisons des outils pour l'activisme transmédia, nous devons favoriser un apprentissage critique des médias, afin que les participants puissent critiquer les formes potentielles de la manipulation et de l'exploitation. Et développer ainsi une réflexion éthique, tout comme les concepteurs se doivent de poser les bonnes questions les sujets sensibles dans le secteur afin de s'assurer que cela se réalise d'une manière transparente et socialement constructive.


Propos recueillis par

Pierre Boisson pour la Société Le Vent Tourne

Traduits de l"anglais par

Nadia Moussa et Olympe Levakis